Jack Spicer

Publié le par cel

« Dear Robin,

     Tu trouveras ci-joint la première publication de la White Rabbit Press. La deuxième sera beaucoup plus belle.
     Tu as raison je n'ai plus besoin de critiques de mes poèmes, pris individuellement. Pourtant j'en ai encore envie. Mais c'est probablement par habitude, par une très vieille habitude. A mi-chemin dans After lorca j'ai découvert que j'étais en train d'écrire un livre et non une suite de poèmes et n'importe quelle critique d'un poème pris isolément est devenue soudain moins importante. Cela est vrai aussi de ces Admonitions que je t'enverrai dès que j'aurai terminé (il y en déjà 8 et il y en aura sans doute 14, y compris bien entendu cette lettre). 
     L'astuce, naturellement, était celle que Duncan avait découverte il y a des années et a essayé de nous apprendre – ne pas rechercher la perfection d'un poème mais laisser sa manière d'écrire suivre au moment même son propre chemin, explorer ou reculer mais ne se réaliser (s'enfermer) jamais entre les frontières d'un seul poème. C'est sur ce point que nous avions tort et lui raison, même s'il compliquait pour nous les choses en disant qu'il n'y a pas de bonne ou de mauvaise poésie. C'est vrai – en ce qui concerne le poème pris isolément. Un poème isolé n'existe pas.
     C'est pourquoi tout ce que j'ai écrit autrefois (à l'exception des Elegies et du Troilus) me paraît infect. Ces poèmes ne sont nulle part. Ce sont des haltes d'une nuit, pleines (au mieux) de leur propre émotion mais n'indiquant aucune direction et à peu près aussi privées de sens que l'amour dans un bain turc. Ce n'est pas ma colère qui s'est mise en travers de ma poésie mais le fait que j'ai considéré chaque moment de colère comme quelque chose d'unique – quelque chose qui était destiné à être converti en poésie comme on change des devises. J'ai appris ça dans les départements de littérature anglaise de l'université (et aussi dans le département de littérature anglaise de l'esprit – ce grand bourbier qui guette au fond de chacun de nous) et ça a anéanti dix ans de poésie. Lis mes autres poèmes. Admire-les si tu veux. Ils sont beaux et idiots. Les poèmes doivent se faire écho sans cesse les uns aux autres. Entrer en résonance. Ils ne vivent pas seuls mieux que nous.
     N'envoie donc pas la boîte aux vieux poèmes à Don Allen. Brûle-la ou plutôt ouvre-la et pleurez Don et toi les livres enterrés en elle – les Songs against Apollo, la Gallery of gorgeous gods, les Drinking songs – livres incomplets, avortés, incomplets et avortés parce que j'ai cru comme tous les avorteurs que ce qui n'est pas parfait n'a pas de droit réel à l'existence. Les choses tiennent ensemble. Nous le savions – c'est le principe de la magie. Deux choses inconséquentes peuvent se combiner et devenir une conséquence. C'est vrai aussi des poèmes. Un poème ne doit jamais être jugé seul. Un poème n'existe jamais seul.
     Cette lettre est la plus importante de toutes les lettres que tu aies jamais reçues.

Love

Jack. »


Lettre de Jack Spicer extraite de la préface à son Billy The Kid, éditions L'Odeur du temps, 2005, dans une traduction de Joseph Guglielmi accompagnée du texte original (+ disponible depuis peu, l'intégralité des livres de Spicer : C'est mon vocabulaire qui m'a fait ça, trad. Eric Suchère, Ed. Le bleu du ciel. Quelques extraits ici).

++
- Présentation de Billy the Kid, par Guillaume Fayard
- Autres extraits de la préface
- Extraits du texte (en pages 17 - 18 - 19 du pdf)
- Les livres de Jack Spicer - C'est mon vocabulaire qui m'a fait ça, présentation chez Sitaudis
- Lecture de Billy the kid sur Ubu (mp3)
- Lectures à Vancouver sur Pennsound
- Page sur Spicer et extraits

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arte 09/05/2006 17:42

merci Cel :x