Ivar Ch'Vavar - Hölderlin au mirador

Publié le par cel


" Le ciel devint violet. Le ciel devient violet : tout s’assombrit
et se rapetisse. Il y a comme un refermement, le vent
tourne plus court et les chants des oiseaux ont baissé d’
un cran tout de suite. Tu sens bien quand c’est,
mais c’est perdu dès que sentu. – Les chants de plus
en plus – lacunaires des oiseaux s’écrasent, dans les haies, les
fourrés. Sous les – caches de feuilles sèches. Plus personne ne peut
garder même une image mentale de ce qui, même une impression
véritable une « marque », de ce qui – s’en va et s’
était déjà en allé. Violâtres, violacés, les dieux de la nuit
se dressent accroupis – sont-ce nos dieux – sous l’orbe violet
de la soirée (*). Il sont violet foncé, ils se tiennent comme
des formes violettes dans le noir, dont on ne peut savoir
d’abord s’il s’agit de creux ou de bosses ;
immobiles et taciturnes sont-ils, mais il faut pénétrer leur monde.
Il y a, Patine-d’Enclume et Lourde-TSF-Grillée-Bien-
Carrée. Il y a Encolure-De-La-Grande-Limace-Orangée,
et : Le-Géotrupe-Vous-Jette-Distraitement-Un-Bonsoir. – Les Sombres-Créatures-
Qui-Voient-Depuis-La-Rue-Sombre-Les-Hommes-Braillards-Derrière-Les-
Vitres-Illuminées-Du-Café. Y a La-Mortaise-Manquante et à
l’autre bout de l’horizon, après toute la galaxie vue
en se faisant grincer la nuque, les orbes lourds, allons-y,
nos yeux globuleux vont parcourir tout cet espace dans la nuit ;
allons-y pour le grincement/ discal des cervicales ; et puis allons- 
y pour la crise de béri-béri : Grand-Mère-La-Poutre-À-
La-Mortaise-En-Moins. – Y a il : Le-Seau-Plein-D’
Eau-Perse-Avec-Une-Wassingue-Lovée-D’dans. – Et La-Taupe-Saignante-
Qui-Nous-Humecte-Le-Sein-De-La-Terre. Y a il :
Une-Vertèbre-De-Vache, et /Un-Objet-Nécessairement-Post-Concilaire-Non-
Identifié (ONPCNI) y a il Le-Fion (jamais on n’a
vu plus qu’un pan, de sa casaque : toujours s’esquiver,
jamais s’esquisser : c’est là et ça ne l’est
tout de suite plus) (ça disparaît sans être jamais apparu). (*) La
soirée – c’est un euphémisme en quelque sorte, il s’agit
en fait ne, de rien moins – que de l’Unique Éternelle
et Vraiment Grande, Soirée… qui fait une pente de l’Univers
tout entier. Comme la nuit s’était bien avancée on entendit
une musique : ballade épique de Bagrawat avec cithare jantar (Bhopa) Inde-
Rajasthan : Musiciens professionnels populaires, Socora Radio-France : C 580044 HM A
D D. Du coup, Enclume envoya une gerbe d’étincelles et
un son long, retenu, ou plutôt juste tenu, tenu juste à
la bonne hauteur, juste avec la force qu’il faut, bien ;
une force retenue, un son très pur, cavatine nue, toute seule ;
oui d’une pureté, un fa mineur : le principe de la
nudité. Comme quand une vierge vous est amenée et on la
fait monter sur une table pour se déshabiller elle doit se
dépouiller, dégoupiller, se dégobiller, et une suée terrible, elle doit se
montrer toute ; tous ses orifices tremblants en béent au lieu de
se rétracter ; eh bien ce qu’il y a de plus
nu, dans la nudité, n’est même pas que c’est
la pureté qui se trouve dressée toute nue ; ça n’est
pas même que cette beauté soit si déchirante non plus : mais
qu’une ait été choisie, distinguée… Oui, le principe de la
nudité, c’est cette solitude sacrificielle au milieu de tous les
gros yeux. / Alors l’œil vert de TSF s’est allumé.
Il y a eu un grésillement incroyablement bref, plaqué. Et Limace 
a eu un reflet d’or gras et un « schmack » - or
rouge et schmack gras, là (à un endroit). Puis les mandibules
de Géotrupe se sont dressées au-dessus de toute le Terre comme
des bois de cerf et il y a eu un brame où
tous nous toutes les foules, reconnûmes, du plus abruti des nains –
au plus haut génie, bizarrement, paradoxalement quand même le son même
de la concavité… Sombres-Créatures sur ce ont glapi, avec des jets
de phosphore ou de fluor par les coins des yeux des
traits, des tracés de fluor ou phosphore, quelque chose de ce
genre et alors – alors Mortaise ici et là frappée d’une
folle ubiquité, disons même mieux : d’une ubiquité panique -, partout tâchait
de se visser, comme un index sur une tempe, Mortaise a
cherché son trou. /Loin ailleurs, bien visible, Poutre passait train dans
la neige, épée dans son fourreau (vagina), avec une lenteur précise ;
au millimètre près, avec une lenteur exacerbée. – Vous ne pouvez pas
comprendre, ne vous pouvez pas / comprendre, proclamait la foule subjugée : Un
pavois pour moi ! un pavois pour moi ! criaient les plus détraqués ;
ou qu’au moins on présente ma tête sur un plat, 
à bout de bras… Il viendra un Héros, le fils de
la Nuit Éternelle et d’un ancien jour, et on va
l’appeler Bistre, et, voyez, c’est moi : qu’on tranche
mon cou pour le plat, le pavois ; je suis le fils
de la Mère Nuit et d’un jour de dans le
temps, insistait-il… Mais absolument personne ne l’écoutait. / Alors le
Seau passa, tintinnabule, luisant comme un mufle de bête de brume.
Il luisait, tintinnabulait, d’un gros son flasque, à cause de
son eau trouble et de sa lourde wassingue, et Sombres-Créatures, qui
étaient assises accroupies, là toutes noires dans le noir à part
leurs tracés de fluor, phosphore, elle l’injurient. Le traitent de
d’imbibé. /Il eut comme un sanglot de honte, un hoquet
de gros chagrin. « Et pourtant je passe et j’annonce – passe
et repasse, disant que quelque chose est en passe d’arriver. –
Et pauvre sot ! » qu’elles lui reclaquent, et toute la foule énorme
des hommes, tout ce concours d’êtres pullulant debout sur la
rotondité de la Terre, - même ceux qui étaient aux antipodes des
autres, tous mystéri.eusement voyaient les choses dans le même ciel : tout
le grouillement humain a ri, et chacun (a ri) ; et tout
aussitôt tous – et chacun – d’être écrasé par la honte d’
avoir ri. Cette honte. / Taupe grimpait, plaquée à la paroi du
ciel. On voyait son ventre frissonner, et ses mains en caoutchouc
qui s’accrochaient. De temps en temps elle les secouait comme
de dégoût, mais plutôt comme de dépit. « Et j’y pige
que dalle, j’y pige que dalle, qu’est-ce que
c’est que toute cette foutue verticalité ? » Vertèbre, se manifestant, dit :
« Je préfigure le soleil à naître. – Et moi je suis le
pape Jean 24 », ricana un imbécile / du mont d’hommes. ONPCNI,
oyant cela se tut comme il allait parler. Jeta à droite,
à gauche un regard de bête traquée, sous d’épais sourcils,
et se glissa sous la foule, avec une rare subtilité (au
sens de vitesse). Fion, grimpé sur un tertre, tâtait le ciel
fébrilement. Il tâtait, après il flairait le bout de ses doigts.
« Bon Dieu qu’il couine ! – mais c’est une muqueuse rectale ! »
Et il en paraissait convaincu. /Un grommellement nombreux accueillit cette stupide
révélation. Quelques voix se transformèrent en grosses araignées. Elle couraient sur
les têtes, aimées de tous. Quelques bras avaient jailli de la
masse, brandissant des torches électriques ; on tâchait de se rendre compte
- si c’était vrai que le ciel était une muqueuse, si
la chose était avérée et… comment, il pouvait se faire qu’
elle pût être possible… L’unanimité paraissait sur le point de
frémir, de décider et d’édicter… Mais un éboueur grosse voix,
un homme avec une grosse visière sur les yeux : « C’est
‘core eul Fion qu’il a raison. – TA GUEULE, EH, COUILLON ! »
répondit comme une rumeur, comme une mer, la bonne mer, la
Terre entière. " (…)
P. 17 à 22

Extrait du Chant 1 de Hölderlin au mirador, poème en vers hendéconymes d'Ivar Ch'Vavar, ed. Le Corridor Bleu, 2004.

Sur Ch'vavar, on peut trouver par exemple un gros article dans la Nouvelle Revue Moderne ; une présentation, une adresse pour s'abonner à L'Enfance, des commentaires à lire aussi, sur Pleutil - une autre adresse d'abonnement ici, c'est à 300 mètres ; des choses chez Remue.

Sur Cadavre Grand m'a raconté, et autour, on passera par SILO, Nathalie Quintane chez Sitaudis, Mauricette qui relaie sur le cnc, et aussi chez Remue, et encore dans la Nouvelle revue Moderne.

Ecrit en fumant du belge sur Zazieweb 
Chez Insanne : Ch'Vavar chante son oncle Schmitt (et le présente)

Publié dans Lectures

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cel 30/06/2006 11:33

Ca serait intéressant de pouvoir voir ou entendre ça, si par hasard c'est disponible quelque part et que vous savez où...Pour l'instant je n'ai pas trouvé le texte (de la reminiscence) dans Cadavre grand m'a raconté, mais je n'ai encore eu le temps que de le feuilleter. Merci pour ces infos

Lucien Suel 29/06/2006 10:21

C'est exactement le passage du Livre des Morts auquel je pensais.
Pour l'autre réminiscence, ça doit se trouver  dans l'Anthologie "Cadavre grand"
Pour la référence aux Garçons sauvages, elle m'est venue à l'esprit en lisant les pages où le héros et ses amis arpentent la campagne picarde...
Ceci dit,  quelques années ont passé depuis ma lecture.
En 1999, Patrick Beurard-Valdoye nous avait invités, Ivar Ch'Vavar et moi, à La Bibliothèque Municipale de Lyon La Part-Dieu pour l'Ecrit Parade. Ivar y a fait la lecture intégrale d'Hölderlin au Mirador. C'était saisissant. Il existe un enregistrement audio-vidéo de la chose.  

cel 28/06/2006 18:06

"- Tu peux franchir la Porte de la Salle de Maat,Car tu connais le visage double de la Vérité-Justice.Le Verrou de la Porte me dit :- Je ne te laisserai pas passer,A moins que tu ne me dises mon Nom caché.- "Centre-de-gravité-dans-la-Balance-de-Vérité-Justice", voilà ton Nom.- Je ne te laisserai pas entrer,Dit le Chambranle de droite,A moins que tu me dises mon Nom caché.- "Plateau-de-la-Balance-portant-la-Vérité-Justice", voilà ton Nom.- Je ne te laisserai pas entrer,Dit le Chambranle de gauche,A moins que tu ne me dises mon Nom caché.- "L'Offrande-du-Vin", voilà ton Nom.- Je ne te laisserai pas entrer,Dit le Seuil de la Porte,A moins que tu ne me dises mon Nom caché.- "Le-Taureau-du-dieu-Kêb", voilà ton nom.- Je ne te laisserai pas entrer,Dit la Serrure de la Porte,A moins que tu ne me dises mon Nom caché.- "Les-orteils-de-ta-Mère", voilà ton Nom.- Je ne te laisserai pas pénétrer dans la Salle,Dit la Poignée de la Porte,A moins que tu ne me dises mon Nom caché.- "L'Oeil-source-de-Vie-du-dieu-Sebek-le-Seigneur-de-Bakhau", voilà ton nom.- Je ne te laisserai pas entrer dans la Salle,Dit le Gardien de Battants de la Porte,A moins que tu ne me dises mon Nom caché.- "Coude-du-dieu-Shu-protecteur-d'Osiris", voilà ton nom.- Nous ne te laisserons pas entrer chez nousDisent les deux Montants d la Porte,A moins que tu ne nous dises nos Noms cachés.- Vos Noms sont : "Les-Enfants-des-déesses-couronnées-de-Serpents".- Tu nous as reconnus. Tu peux donc passer !- Je ne te laisserai pas me fouler,Dit le Plancher de la Salle de Maat,Car je suis silencieux et je suis sacréEn outre, je ne connais pas les Noms de tes deux piedsQui s'apprêtent à me fouler. Parle donc !- "Le-Coureur-du-dieu-Khas" est le Nom de mon pied droit ;"Le-Sceptre-de-Hathor" est le Nom de mon pied gauche.- Tu me connais. Tu peux passer !"Et "Jus'd'chiotte" est le nom du crépuscule... Merci pour ces idées. Je découvre donc le livre des morts, et en effet, oui, le rapprochement est troublant. A tel point qu'hier, en voyant un petit extrait du passage cité au-dessus, je me suis immédiatemment dit, ça, je l'ai déjà lu quelque part, mot pour mot, en tout cas quelque chose de très proche, et il y a peu - et que ma première idée était qu'il devait y avoir un passage comme ça dans Hölderlin au mirador. Mais à y revoir, non. Alors où, ça me tracasse, et à tenter de me remémorer ce que j'ai pu lire ou feuilleter ces derniers temps, finalement je me suis mis en tête que c'était peut-être dans un numéro de Jardin ouvrier que j'ai eu sous la main chez un ami, et que j'y aurais lu une traduction picarde (?!) du passage des Chambranles qui ne laissent pas entrer. L'impression est assez floue, fort possible que je me trompe tout à fait. Ah, et puis le Burroughs, je ne le connais pas, faudra que j'aille y voir

Lucien Suel 27/06/2006 11:27

Belle initiative que cet te publication concernant Ivar Ch'Vavar. Pour ma part, j'ai pensé aux "Garçons sauvages" de Burroughs quand j'ai lu "Hölderlin au mirador " dans son intégralité... et puis Le Livre des morts égyptiens, notamment ici avec cette série de personnages : Grand-Mère-La-Poutre-À- La-Mortaise-En-Moins. – : Le-Seau-Plein-D’ Eau-Perse-Avec-Une-Wassingue-Lovée-D’dans. – Et La-Taupe-Saignante- Qui-Nous-Humecte-Le-Sein-De-La-Terre. ..