"réminiscences" duchampiennes dans tous les coins (d'air)

Publié le par céline cel

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Nostalgie incontinente

      Si je n'ai rencontré la "réminiscence" qu'occasionnellement dans le contexte de l'épilepsie ou de la migraine, je l'ai en revanche couramment rencontrée chez mes patients postencéphalitiques excités par la L-DOPA - à tel point que j'ai appelé la L-DOPA "une étrange machine individuelle à remonter le temps". Cela prit une tournure si dramatique chez l'une de mes patientes que je fis d'elle le sujet d'une "lettre à l'éditeur" publié dans Lancet en juillet 1970 et reproduite ci-dessous. Je pensais alors à la "réminiscence" au sens strict, jacksonien, d'afflux convulsif de souvenirs d'un passé lointain. Par la suite, lorsque j'en vins à écrire l'histoire de cette patiente (Rose R.) dans Cinquante ans de sommeil, je pensais moins à la "réminiscence" qu'à un "stoppage" ("Est-elle jamais sortie de l'année 1926 ?" écrivis-je alors) - et ce sont les termes dans lesquels Harold Pinter décrit "Deborah" dans Une sorte d'Alaska. (...)  "
Oliver Sacks, L'Homme qui prenait sa femme pour un chapeau (Seuil Points Essais, 1988. P. 195)



Why didn't sneeze RRose R. Selavy ? (and esquimaux in Alaska, même)
Une étrange machine individuelle peut-elle être célibataire ?

En 1926 Marcel Duchamp exposait pour la première fois son Grand verre (La Mariée mise à nu par ses célibataires, même), et tournait Anemic Cinéma, court film utilisant ses Rotoreliefs (cliquez sur la figure 2). Tiens, j'ai une réminiscence du film de Woody Allen Alice, où il est fait usage d'un rotorelief dans la pratique de l'hypnose - un regard prolongé sur cet objet le convertirait-il en une étrange machine individuelle à remonter le temps, faisant surgir un afflux convulsif de souvenirs d'un passé lointain ("de 1926, s'il vous plaît, docteur Yang, afin que je réétalonne mon stoppage") ?


Le livre d'Oliver Sacks, vulgarisation pointue et humaine, dans la lignée des récits de Freud par exemple, est fascinant dans les rapports au réel (et sa perception troublée par des défaillances neurologiques) qu'il expose.
Pour vous égarer dans Duchamp, il faut farfouiller sur tout-fait.com

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Bartlebooth 19/12/2004 18:11

Pas un hasard que le meilleur représentant des "sommeils hypnotiques", Robert Desnos, ait repris ce personnage de Rrose Sélavy pour ses aphorismes duchampiens. Et s'il était doué pour dire, en semi-veille, des phrases si poétiques, sans doute était-ce parce que pour lui le marchand du sel était passé ("Rrose Sélavy connaît bien le marchand du sel").Les jeux de mots exquis viennent-ils de l'Antarctique ? "Rrose Sélavy fonde une banque antarctique sur la banquise antiartistique." L'étoile polaire épaule l'ère (sans) toile. Man Ray photographia non seulement la star Sélavy mais aussi l'étoile en tonsure derrière le crâne de Duchamp ("Ô mon crâne, étoile de nacre qui s'étiole" dit la Rrose de Robert Hypnos) et réalisa "L'Etoile de mer", de Desnos, poème qui rêve que les fleurs sont en verre, comme celle que se fit fabriquer celui qui disait avoir "l'étoile au front", RayMan Rous-sel qui inspira sûrement à Duchamp non seulement ses calembours mais aussi, par ses initiales, le redoublement des R de Rrose. En somme Duchamp fut marqué par Roussel à vie.