Öyvind Fahlström, "Essais choisis"

Publié le par céline cel

[ catégorie : lectures ]

"   Une façon de favoriser l'inhabituel est de créer une restriction. Ainsi les séries de Rauschenberg : il a fait une image et qui parle vraiment pour chacun des trente-quatre chants de l'enfer de Dante (une de ses plus grandes oeuvres...). Il a fait quatre combine-paintings avec exactement la même quantité et le même genre de peintures et autres matériaux, mais différemment répartis. Dans Factum I et II, il a en outre réparti les éléments différemment. Cette année, il a réalisé une série de combines avec dans chacune une pendule : il a consacré à chacune un nombre d'heures décidé par avance. (...) L'oeuvre d'art doit croître de manière capricieuse, surprendre dans un certain sens l'artiste lui-même.   "

"En gata full av presenter", Konstrevy Stockholm), vol. 37, n°5-6, 1961
in Öyvind Fahlström, Essais choisis, ed. Les presses du réel, 2002
(article Rauschenberg, p. 81-82)

"   Le matériau et les moyens
   Que donnera le nouveau matériau ? Il peut être mélangé n'importe comment et se trouvera ensuite "toujours aussi inattaquable qu'un point de vue concret".
   C'est ce que l'on peut toujours prétendre au début. Mais le fait que les critères d'appréciation des nouveaux moyens d'expression n'aient pas encore été élaborés, ne doit pas nous empêcher d'user de ces moyens si nous souhaitons que les critères se précisent un jour.
   Un procédé serait d'enfreindre le plus souvent possible la loi de la moindre résistence. Ce n'est pas une garantie de réussite, mais c'est une façon de ne pas piétiner sur place. Exploiter les systèmes aussi bien que les automatismes, en combinaison, mais uniquement comme auxiliaires. Ne pas nourrir  l'ambition d'atteindre la poésie "la plus pure" ; ce n'est même plus là la foi des surréalistes. Et ne disons pas de mal des systèmes dès lors qu'on les choisit soi-même et ne se conforme pas uniquement aux conventions. La question n'est pas de savoir si le système est en lui-même l'Unique Vrai. Il le devient parce qu'on l'a choisi et qu'il donne un bon résultat.
(...) [p.31-32]

   Il nous faut seulement nous arracher au goût de malaxer du neuf, toujours du neuf ; ne pas laisser derrière soi, pour chaque pas en avant dans l'oeuvre, un ramassis de propositions : mais s'accrocher aux motifs, les laisser se répéter, former des rythmes. (...) [p.34]

   Chercher constamment à transformer le matériau, ne pas être transformé par lui. Le principe concret fondamental, la plus belle illustration est peut-être donnée par l'expérience clé de Pierre Schaeffer au cours de sa recherche d'une musique concrète : il avait sur une bande magnétique quelques secondes du bruit d'une locomotive mais ne voulait pas se contenter de juxtaposer simplement ce bruit à un autre, même si la juxtaposition en elle-même était inhabituelle. Au lieu de cela, il découpa un court fragment du bruit de la locomotive et répéta ce fragment avec une tonalité légèrement modifiée, puis il revint au premier bruit, au second, etc., de façon à réaliser une alternance. Ce ne fut qu'alors qu'il y eut création. L'intervention sur le matériau lui-même, divisé, sur les éléments, qui n'étaient pas neufs, formèrent alors un contexte nouveau : une matière, et vraiment nouvelle. [p.38]  "

"HÄtila ragulpr på fåtskliaben", Odyssé (Stockholm), vol. 1, n° 2-3, 1954
in Öyvind Fahlström, Essais choisis, ed. Les presses du réel, 2002
(article Manifeste pour une poésie concrète)

Recueil d'articles critiques et de notes de travail de Fahlström, d'un intérêt qui va maintenant pour moi au delà de la simple (quoique forte) connivence ressentie en découvrant son travail il y a environ 2 ans (une salle est consacrée à ses oeuvres plastiques au Centre Pompidou). Son intérêt pour la contrainte de travail (qu'il nomme restriction) me laisse penser qu'il était sympathisant de l'OuLiPo par anticipation, son regard à la fois pointu, enthousiaste et méfiant sur les avant-gardes de son temps fait de lui un témoin surprenant, mêlé à l'action par son engagement dans sa propre création et ses affinités (Rauschenberg, Cage...) et capable dans le même temps d'une réflexion critique "distanciée". Ses réalisations mêlant les médiums vont dans ce même sens, révélatrices de ces curiosité et esprit de recherche déchaînés. Son exigence aussi (celle qu'il s'impose autant que celle qu'on perçoit vis à vis des oeuvres qu'il aborde), présente dans tous ces contextes, n'est pas pour me déplaire.
Site consacré à Öyvind Fahlström (en anglais)

Publié dans Lectures

Commenter cet article

arte 21/12/2004 14:44

Trajets Web : Sur Remue.Net, à propos de Victor Segalen - Le double Rimbaud :
"- se demander pourquoi la poésie serait absente du commerce, de l’or et de la monnaie vivante quand elle l’est de tant de recueils à elle consacrés, et poser l’hypothèse qu’il en aurait fait les prémisses, en littérature, des ready made de Marcel Duchamp."
Et de penser à G Bachelard souriant à l'avenement rêvé "d'un bureau de la poésie dans toutes les manufactures ..."
De là à un "manifeste pour une poésie concrète" ...

arte 21/12/2004 11:38

Commentaire décalé sur la divergence des routes :

On raconte qu’un jour, ayant soif, le renard aperçut un puits sur la poulie duquel était fixée une corde munie d’un seau à chaque bout. Il s’assit dans un des seaux et fut entraîné au fond, où il se désaltéra.

Advint une hyène qui, regardant au fond du puits, crut distinguer un croissant de lune dans l’eau, et vit un renard tapi à côté.

-« Que fais-tu là-dedans ? » lui demanda-t-elle.

-« J’ai mangé la moitié de cette miche de fromage, lui dit-il, et il reste l’autre moitié pour toi ; descends donc la manger.»

-« Comment faire pour descendre ? » interrogea-t-elle.

-« Assieds-toi sur le seau du haut » dit le renard.

Elle s’assit dans le seau et son poids l’entraîna vers le fond, pendant que le renard montait dans l’autre seau.

Lorsqu’ils se rencontrèrent au milieu du puits, l’hyène demanda au renard :

-« Qu’est-ce que c’est cela ? »

-« C’est là que nos chemins divergent », répondit le renard.

Ce fut le début d’une inimitié que les Arabes considèrent comme proverbiale.



AL-SHARÎSHÎ (1162-1222, XII°-XIII° Siècle)