Herbin, style, etc.

Publié le par céline cel

[ catégorie : art, expos ]


Auguste Herbin, Dessin préparatoire pour une peinture
"   Je n’ai jamais été à l’aise pour parler d’une manière abstraite, théorique, de mon travail ; même si ce que je produis semble venir d’un programme depuis longtemps élaboré, d’un projet de longue date, je crois plutôt trouver - et prouver - mon mouvement en marchant : de la succession de mes livres naît pour moi le sentiment, parfois réconfortant, parfois inconfortable (parce que c’est toujours suspendu à un “livre à venir", à un inachevé désignant l’indicible vers quoi tend désespérément le désir d’écrire), qu’ils parcourent un chemin, balisent un espace, jalonnent un itinéraire tâtonnant, décrivent point par point les étapes d’une recherche dont je ne saurais dire le “pourquoi” mais seulement le “comment” : je sens confusément que les livres que j’ai écrits s’inscrivent, prennent leur sens dans une image globale que je me fais de la littérature, mais il me semble que je ne pourrai jamais saisir précisément cette image, qu’elle est pour moi un au-delà de l’écriture, un “pourquoi j’écris” auquel je ne peux répondre qu’en écrivant, différant sans cesse l’instant même où, cessant d’écrire, cette image deviendrait visible, comme un puzzle inexorablement achevé.   "
Georges Perec, Penser-Classer
En introduction à ces quelques notes dépareillées de recherches et de lectures sur le style (etc.), j'avais envie de citer ce passage de Perec, pour le tâtonnement.

   Je suis tombée dernièrement, chez mon bouquiniste, sur un numéro de 1981 de la revue Opus international dont le dossier principal est consacré à cela justement, au style. Le premier article approche le mot par son indéfinition, jouant de et avec l'étymologie pour nous le rendre moins cernable encore, aboutissant à l'idée du style comme "rapport du corps à l'autre et à la matière" (citation approximative). En matière, justement, d'introduction, cette réflexion ouverte remplit bien son rôle.

L'article suivant s'en tient à une définition volontairement plus limitée du mot, cantonnée à une acceptation plus usuelle dans le champ des arts plastiques. J'y trouve des réflexions qui ressemblent aux miennes, le style n'étant pas vu comme une nécessité préalable à la création, surtout mis en regard de l'opportunisme à suivre les modes dictées par les avant-gardes (texte de 1981, il faut le rappeler) ou par un classicisme de bon ton (le style alors étant autant critiqué quand il est trop mouvant par opportunisme que trop figé parce que calqué sur une pratique validée par une époque ou un "clan" - en 1981, les deux reviennent presque au même, la pratique de l'avant-gardisme à tout crin étant alors des mieux acceptées).



Auguste Herbin, Vendredi I, 1951


À la recherche forcenée de l'obtention d'un style (pour signature ou démarquation), l'auteur de l'article oppose le tâtonnement : au moins comme mise à l'épreuve, au moins comme nécessaire "avant style". C'est à ce titre qu'elle parle d'un peintre, Auguste Herbin (1882-1960), que je ne connaissais pas. Les quelques phrases par lesquelles elle présente son oeuvre, ainsi que la reproduction en noir et blanc présentée, qui utilise le genre de l'abstraction géométrique tout en se nommant Vache, éveillent ma curiosité. Je cite le passage qui m'a interpellée :

"   En remontant un peu plus loin dans le temps, Herbin nous donne l’exemple d’un artiste ayant parfaitement habité son rêve au point de lui donner des prolongements stratégiques. Au début de son aventure picturale, ses hésitations maintes fois répétées entre l’abstraction et la figuration, nous le montrent en proie au doute et ne pouvant qu’exprimer les brouillons d’un style à naître. En 1926, lorsqu’il opère un retour définitif vers l’abstraction géométrique, il est habité par une certitude : la présence dans la nature d’un chiffre secret que le règne de la raison scientifique peut tenter de capter et que la peinture peut exprimer à défaut de comprendre. Avec l’alphabet plastique, il va synthétiser son rêve : trouver une correspondance entre les couleurs, les formes géométriques d’une part, les voyelles et les consonnes d’autre part. Adopter le langage écrit comme il va le faire pour construire des variations de formes et de couleurs, c’est accepter de soumettre les intuitions intimes, qui ont leurs mécanismes mentaux et leurs structures personnelles, aux limites de la langue commune. L’œuvre d’Herbin, attentive à définir sa « propre science », est le résultat d’un pensée obstinée, tout entière engagée à saisir ses propres vertiges. Elle est également caractéristique de cette interrogation non structurée qui agite certains créateurs au départ de leur aventure. On dirait que, très tôt, certains d’entre eux éprouvent le besoin de trouver une réponse à une question qu’ils ont le plus grand mal à formuler et qui pourtant les agite. Tant qu’ils ne peuvent donner à leur écriture le sens d’une destinée à accomplir, ils demeurent dans une attitude hésitante, dans des errements de parcours qui sont plus intéressants qu’il n’y parait. En eux, s’exprime un projet inavoué, ne pouvant trouver sa forme qu’avec le temps.   "
Anne Tronche, Le Style scelle l'homme (in Opus International, N°81, Le Style)

   Je n'ai trouvé que peu d'informations sur l'Alphabet plastique d'Herbin, et malheureusement rien concernant le "chiffre secret", sauf une allusion dans un texte qu'une traduction automatique trop approximative ne me permet pas d'exploiter avec certitudes.
Toutefois quelques éléments de son alphabet, pour les lettres du mot Matin, trouvés sur un site bien détaillé consacré à Herbin, à regarder avec le tableau Matin II, éclairent un peu sa démarche :



Augutes Herbin, Matin II, 1952
- M : jaune de baryte ; forme triangulaire ; sonorité mi.
- A : rose. Cette couleur résultant de l'action des quatre forces éthériques, le rose s'accompagnera d'une forme résultant de la combinaison des formes sphérique, triangulaire, hémisphérique et quadrangulaire. Correspondance musicale : do, ré, mi, fa, sol, la, si.
- T : bleu foncé violet ; combinaison des formes hémisphériques et quadrangulaire ; la, sol, si.
- I : orangé, combinaison des formes sphérique et triangulaire ; sonorité ré.
- N : blanc ; s'accompagne de toutes les formes sonorité : do, ré, mi, fa, sol, la, si.
   Quelques autres informations sur sa méthode : le titre de l'oeuvre est chez lui toujours un précédent à la réalisation, ce sont ses composants, les lettres, qui définissent parmi les éléments de son répertoire alphabétique ceux dont il fera usage. Herbin utilise ensuite exclusivement ces formes choisies arbitrairement, mais s'autorise leur répétition.
Si une caractéristique du travail d'Herbin est la méthode appliquée à la lettre, la constitution de son alphabet n'a d'arbitraire que son parti-pris subjectif : Herbin se base sur une approche des formes et de la couleur par leur perception émotive, influencé en cela par les théories de la couleur de Goethe plus que par celles des purs physiciens (ce qui, l'écartant de beaucoup d'exploitations d'harmonies "préconçues", le démarque aussi de l'approche de la couleur par un courant comme l'Impressionnisme ou par le Bauhaus).
Son oeuvre en prend un tour encore plus curieux : on peut avoir tendance à s'attendre à ce qu'un abstrait géométrique s'appuie - ou même fonde ses recherches - sur les théories les plus "froides", les moins subjectives. On voit bien que ce n'est pas son propos, qu'il importait que ce vocabulaire formel lui soit approprié en tant que créateur, importance allant au delà des possibilités combinatoires du système.
Il s'agit donc d'un vocabulaire personnel, mais à visée non hermétique : Herbin lui même a édité ses théories (L'art non figuratif, non objectif, 1949). L'exposé de sa méthode est dès lors proche d'un mode d'emploi (dans le sens d'orientation de lecture), tout en n'excluant pas qu'une approche purement intuitive puisse exister pour la perception de ses toiles - on a vu que l'utilisation de ce vocabulaire gardait une certaine permissivité, notamment par la répétition autorisée - et les recherches que menait Herbin visaient, pour chaque oeuvre (conçue comme un ensemble cherchant sa cohérence) à l'obtention d'une harmonie, et souvent des plus osées :


Auguste Herbin, Pluie (1956), et Accent


[À rapprocher de toutes les utilisations de systèmes combinatoires à vue de création, à rapprocher de l'OuLiPo, et noter l'influence de Bach (Herbin composait par exemple tous ses portraits avec les lettres du nom de la personne représentée). Je vais finir par ouvrir une catégorie "création à contrainte" sur ce blog...]

Publié dans Art - expos

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arte 30/12/2004 18:59

Contrainte : Une employée de Videofutur, une chatte récupérée dans le faux-plafond, un dialogue ...

Autre commentaire : Voir la contrainte en Architecture, et les ravages de la table rase (la contrainte niée...).

Autre autre commentaire : Voir le Style en Architecture... (Mackintosh, Wright, Khan, Loos, Meier ... )