du lipogramme Majuscule

Publié le par cel cel

"   Les Allemands disent Leipogram ou Lipogram, les Espagnols Lipogramacia ou Lipograma, les Anglais Lipogram ou parfois, Letter-dropping. Ceci, bien entendu, quand ils le disent, car, la plupart du temps, ils ne le disent pas.
   Absent chez Furetière et dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie (1694), le mot apparaît dans le Dictionnaire de Trévoux (1704). L'Académie l'admet en 1792, puis le supprime en 1878.
   Le Robert (qui, soit dit en passant, donne (T.3, p. 436 ou, dans l'abrégé, p. 822) une définition fausse du haïkaï) ignore le mot. Le Dictionnaire de poétique et de rhétorique d'Henri Morier également.
   Cette ignorance lexicographique s'accompagne d'une méconnaissance critique aussi tenace que méprisante. Uniquement préoccupée des ses grandes majuscules (l'Oeuvre, le Style, l'Inspiration, la Vision du Monde, les Options fondamentales, le Génie, la Création, etc.), l'histoire littéraire semble délibérément ignorer l'écriture comme pratique, comme travail, comme jeu. Les artifices systématiques, les maniérismes formels (ce qui, en dernière analyse, constitue Rabelais, Sterne, Roussel...) sont relégués dans ces registres d'asiles de fous littéraires que sont les "Curiosités" : "Bibliothèque amusante...", "Trésors des singularités...", "Amusements philologiques...", "Frivolités littéraires...", compilations d'une érudition maniaque où les "exploits" rhétoriques sont décrits avec une complaisance suspecte, une surenchère inutile et une ignorance crétine. Les contraintes y sont traitées comme des aberrations, des monstruosités pathologiques du langage et de l'écriture ; les oeuvres qu'elles suscitent n'ont pas le droit au statut d'oeuvre : enfermées, une fois pour toutes et sans appel, et souvent par leurs auteurs eux-mêmes, dans leur prouesse et leur habileté, elles demeurent des monstres para-littéraires justiciables seulement d'une symptomatologie dont l'énumération et le classement ordonnent un dictionnaire de la folie littéraire.
   Sans vouloir partager entre ce qui, dans l'écriture, est fou et ne l'est pas (la platitude est-elle une forme de sagesse ?), l'on pourrait au moins se rappeler que les maniérismes formels ont existé de tous temps et pas seulement, comme on feint de le croire, aux époques dites de décadence, ont parcouru toute la littérature occidentale (nous ne nous occuperons pas des autres ici), ont marqué tous les genres.   "

Georges Perec, Histoire du lipogramme (in Oulipo, la littérature potentielle, ed. Gallimard Idées, 1973, pages 79-80)

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cel 26/01/2005 16:31

je ne sais pas, il n'y a pas plus d'indications que les termes fausse définition...

arte 25/01/2005 09:40

Quelle est la fausse définition du haikai?