Mercredi 23 août 2006

" Tout renaît ! Le commerce des bestiaux va reprendre.
du Petit Centre de Limoges,
le 7 décembre 1888.

Tout renaît !  Sur le tympanon,
Sur l’ophicléide assassine,
Sur la peau de zèbre ou d’ânon
Et sur le hautbois qui dessine
Maints phantasmes de bécassine,
Hurlons - tel Pompignon Lefranc,
Tel un butor dans sa piscine :
Le commerce des veaux reprend.

Palmes ! Discours et gonfanon
Tricolore ! O la capucine
Que porte au creux de son fanon
La maîtresse chère à Lucine !
Elle est bovine, elle est porcine,
Elle raffole du hareng.
Son époux la nomme « Alphonsine » !
Le commerce des veau reprend.

Babouiné comme guenon,
Ce préfet chauve nous bassine.
Il parle, je crois, de Zénon
et déclame un vers de Racine.
Pour le guérir, quelle racine ?
Quel bézoard mal odorant ?
Dis-nous, Pasteur, quelle vaccine ?
Le commerce des veaux reprend.

ENVOI

Prince, notre soulas est grand !
Posez, devant claires fascines,
Belles spatules vervécines  :
Le commerce des veaux reprend."


Laurent Tailhade, Au pays du mufle.

 

(à Mauricette, bien sûr)

Samedi 17 juin 2006


" Le ciel devint violet. Le ciel devient violet : tout s’assombrit
et se rapetisse. Il y a comme un refermement, le vent
tourne plus court et les chants des oiseaux ont baissé d’
un cran tout de suite. Tu sens bien quand c’est,
mais c’est perdu dès que sentu. – Les chants de plus
en plus – lacunaires des oiseaux s’écrasent, dans les haies, les
fourrés. Sous les – caches de feuilles sèches. Plus personne ne peut
garder même une image mentale de ce qui, même une impression
véritable une « marque », de ce qui – s’en va et s’
était déjà en allé. Violâtres, violacés, les dieux de la nuit
se dressent accroupis – sont-ce nos dieux – sous l’orbe violet
de la soirée (*). Il sont violet foncé, ils se tiennent comme
des formes violettes dans le noir, dont on ne peut savoir
d’abord s’il s’agit de creux ou de bosses ;
immobiles et taciturnes sont-ils, mais il faut pénétrer leur monde.
Il y a, Patine-d’Enclume et Lourde-TSF-Grillée-Bien-
Carrée. Il y a Encolure-De-La-Grande-Limace-Orangée,
et : Le-Géotrupe-Vous-Jette-Distraitement-Un-Bonsoir. – Les Sombres-Créatures-
Qui-Voient-Depuis-La-Rue-Sombre-Les-Hommes-Braillards-Derrière-Les-
Vitres-Illuminées-Du-Café. Y a La-Mortaise-Manquante et à
l’autre bout de l’horizon, après toute la galaxie vue
en se faisant grincer la nuque, les orbes lourds, allons-y,
nos yeux globuleux vont parcourir tout cet espace dans la nuit ;
allons-y pour le grincement/ discal des cervicales ; et puis allons- 
y pour la crise de béri-béri : Grand-Mère-La-Poutre-À-
La-Mortaise-En-Moins. – Y a il : Le-Seau-Plein-D’
Eau-Perse-Avec-Une-Wassingue-Lovée-D’dans. – Et La-Taupe-Saignante-
Qui-Nous-Humecte-Le-Sein-De-La-Terre. Y a il :
Une-Vertèbre-De-Vache, et /Un-Objet-Nécessairement-Post-Concilaire-Non-
Identifié (ONPCNI) y a il Le-Fion (jamais on n’a
vu plus qu’un pan, de sa casaque : toujours s’esquiver,
jamais s’esquisser : c’est là et ça ne l’est
tout de suite plus) (ça disparaît sans être jamais apparu). (*) La
soirée – c’est un euphémisme en quelque sorte, il s’agit
en fait ne, de rien moins – que de l’Unique Éternelle
et Vraiment Grande, Soirée… qui fait une pente de l’Univers
tout entier. Comme la nuit s’était bien avancée on entendit
une musique : ballade épique de Bagrawat avec cithare jantar (Bhopa) Inde-
Rajasthan : Musiciens professionnels populaires, Socora Radio-France : C 580044 HM A
D D. Du coup, Enclume envoya une gerbe d’étincelles et
un son long, retenu, ou plutôt juste tenu, tenu juste à
la bonne hauteur, juste avec la force qu’il faut, bien ;
une force retenue, un son très pur, cavatine nue, toute seule ;
oui d’une pureté, un fa mineur : le principe de la
nudité. Comme quand une vierge vous est amenée et on la
fait monter sur une table pour se déshabiller elle doit se
dépouiller, dégoupiller, se dégobiller, et une suée terrible, elle doit se
montrer toute ; tous ses orifices tremblants en béent au lieu de
se rétracter ; eh bien ce qu’il y a de plus
nu, dans la nudité, n’est même pas que c’est
la pureté qui se trouve dressée toute nue ; ça n’est
pas même que cette beauté soit si déchirante non plus : mais
qu’une ait été choisie, distinguée… Oui, le principe de la
nudité, c’est cette solitude sacrificielle au milieu de tous les
gros yeux. / Alors l’œil vert de TSF s’est allumé.
Il y a eu un grésillement incroyablement bref, plaqué. Et Limace 
a eu un reflet d’or gras et un « schmack » - or
rouge et schmack gras, là (à un endroit). Puis les mandibules
de Géotrupe se sont dressées au-dessus de toute le Terre comme
des bois de cerf et il y a eu un brame où
tous nous toutes les foules, reconnûmes, du plus abruti des nains –
au plus haut génie, bizarrement, paradoxalement quand même le son même
de la concavité… Sombres-Créatures sur ce ont glapi, avec des jets
de phosphore ou de fluor par les coins des yeux des
traits, des tracés de fluor ou phosphore, quelque chose de ce
genre et alors – alors Mortaise ici et là frappée d’une
folle ubiquité, disons même mieux : d’une ubiquité panique -, partout tâchait
de se visser, comme un index sur une tempe, Mortaise a
cherché son trou. /Loin ailleurs, bien visible, Poutre passait train dans
la neige, épée dans son fourreau (vagina), avec une lenteur précise ;
au millimètre près, avec une lenteur exacerbée. – Vous ne pouvez pas
comprendre, ne vous pouvez pas / comprendre, proclamait la foule subjugée : Un
pavois pour moi ! un pavois pour moi ! criaient les plus détraqués ;
ou qu’au moins on présente ma tête sur un plat, 
à bout de bras… Il viendra un Héros, le fils de
la Nuit Éternelle et d’un ancien jour, et on va
l’appeler Bistre, et, voyez, c’est moi : qu’on tranche
mon cou pour le plat, le pavois ; je suis le fils
de la Mère Nuit et d’un jour de dans le
temps, insistait-il… Mais absolument personne ne l’écoutait. / Alors le
Seau passa, tintinnabule, luisant comme un mufle de bête de brume.
Il luisait, tintinnabulait, d’un gros son flasque, à cause de
son eau trouble et de sa lourde wassingue, et Sombres-Créatures, qui
étaient assises accroupies, là toutes noires dans le noir à part
leurs tracés de fluor, phosphore, elle l’injurient. Le traitent de
d’imbibé. /Il eut comme un sanglot de honte, un hoquet
de gros chagrin. « Et pourtant je passe et j’annonce – passe
et repasse, disant que quelque chose est en passe d’arriver. –
Et pauvre sot ! » qu’elles lui reclaquent, et toute la foule énorme
des hommes, tout ce concours d’êtres pullulant debout sur la
rotondité de la Terre, - même ceux qui étaient aux antipodes des
autres, tous mystéri.eusement voyaient les choses dans le même ciel : tout
le grouillement humain a ri, et chacun (a ri) ; et tout
aussitôt tous – et chacun – d’être écrasé par la honte d’
avoir ri. Cette honte. / Taupe grimpait, plaquée à la paroi du
ciel. On voyait son ventre frissonner, et ses mains en caoutchouc
qui s’accrochaient. De temps en temps elle les secouait comme
de dégoût, mais plutôt comme de dépit. « Et j’y pige
que dalle, j’y pige que dalle, qu’est-ce que
c’est que toute cette foutue verticalité ? » Vertèbre, se manifestant, dit :
« Je préfigure le soleil à naître. – Et moi je suis le
pape Jean 24 », ricana un imbécile / du mont d’hommes. ONPCNI,
oyant cela se tut comme il allait parler. Jeta à droite,
à gauche un regard de bête traquée, sous d’épais sourcils,
et se glissa sous la foule, avec une rare subtilité (au
sens de vitesse). Fion, grimpé sur un tertre, tâtait le ciel
fébrilement. Il tâtait, après il flairait le bout de ses doigts.
« Bon Dieu qu’il couine ! – mais c’est une muqueuse rectale ! »
Et il en paraissait convaincu. /Un grommellement nombreux accueillit cette stupide
révélation. Quelques voix se transformèrent en grosses araignées. Elle couraient sur
les têtes, aimées de tous. Quelques bras avaient jailli de la
masse, brandissant des torches électriques ; on tâchait de se rendre compte
- si c’était vrai que le ciel était une muqueuse, si
la chose était avérée et… comment, il pouvait se faire qu’
elle pût être possible… L’unanimité paraissait sur le point de
frémir, de décider et d’édicter… Mais un éboueur grosse voix,
un homme avec une grosse visière sur les yeux : « C’est
‘core eul Fion qu’il a raison. – TA GUEULE, EH, COUILLON ! »
répondit comme une rumeur, comme une mer, la bonne mer, la
Terre entière. " (…)
P. 17 à 22

Extrait du Chant 1 de Hölderlin au mirador, poème en vers hendéconymes d'Ivar Ch'Vavar, ed. Le Corridor Bleu, 2004.

Sur Ch'vavar, on peut trouver par exemple un gros article dans la Nouvelle Revue Moderne ; une présentation, une adresse pour s'abonner à L'Enfance, des commentaires à lire aussi, sur Pleutil - une autre adresse d'abonnement ici, c'est à 300 mètres ; des choses chez Remue.

Sur Cadavre Grand m'a raconté, et autour, on passera par SILO, Nathalie Quintane chez Sitaudis, Mauricette qui relaie sur le cnc, et aussi chez Remue, et encore dans la Nouvelle revue Moderne.

Ecrit en fumant du belge sur Zazieweb 
Chez Insanne : Ch'Vavar chante son oncle Schmitt (et le présente)

Lundi 8 mai 2006

« Dear Robin,

     Tu trouveras ci-joint la première publication de la White Rabbit Press. La deuxième sera beaucoup plus belle.
     Tu as raison je n'ai plus besoin de critiques de mes poèmes, pris individuellement. Pourtant j'en ai encore envie. Mais c'est probablement par habitude, par une très vieille habitude. A mi-chemin dans After lorca j'ai découvert que j'étais en train d'écrire un livre et non une suite de poèmes et n'importe quelle critique d'un poème pris isolément est devenue soudain moins importante. Cela est vrai aussi de ces Admonitions que je t'enverrai dès que j'aurai terminé (il y en déjà 8 et il y en aura sans doute 14, y compris bien entendu cette lettre). 
     L'astuce, naturellement, était celle que Duncan avait découverte il y a des années et a essayé de nous apprendre – ne pas rechercher la perfection d'un poème mais laisser sa manière d'écrire suivre au moment même son propre chemin, explorer ou reculer mais ne se réaliser (s'enfermer) jamais entre les frontières d'un seul poème. C'est sur ce point que nous avions tort et lui raison, même s'il compliquait pour nous les choses en disant qu'il n'y a pas de bonne ou de mauvaise poésie. C'est vrai – en ce qui concerne le poème pris isolément. Un poème isolé n'existe pas.
     C'est pourquoi tout ce que j'ai écrit autrefois (à l'exception des Elegies et du Troilus) me paraît infect. Ces poèmes ne sont nulle part. Ce sont des haltes d'une nuit, pleines (au mieux) de leur propre émotion mais n'indiquant aucune direction et à peu près aussi privées de sens que l'amour dans un bain turc. Ce n'est pas ma colère qui s'est mise en travers de ma poésie mais le fait que j'ai considéré chaque moment de colère comme quelque chose d'unique – quelque chose qui était destiné à être converti en poésie comme on change des devises. J'ai appris ça dans les départements de littérature anglaise de l'université (et aussi dans le département de littérature anglaise de l'esprit – ce grand bourbier qui guette au fond de chacun de nous) et ça a anéanti dix ans de poésie. Lis mes autres poèmes. Admire-les si tu veux. Ils sont beaux et idiots. Les poèmes doivent se faire écho sans cesse les uns aux autres. Entrer en résonance. Ils ne vivent pas seuls mieux que nous.
     N'envoie donc pas la boîte aux vieux poèmes à Don Allen. Brûle-la ou plutôt ouvre-la et pleurez Don et toi les livres enterrés en elle – les Songs against Apollo, la Gallery of gorgeous gods, les Drinking songs – livres incomplets, avortés, incomplets et avortés parce que j'ai cru comme tous les avorteurs que ce qui n'est pas parfait n'a pas de droit réel à l'existence. Les choses tiennent ensemble. Nous le savions – c'est le principe de la magie. Deux choses inconséquentes peuvent se combiner et devenir une conséquence. C'est vrai aussi des poèmes. Un poème ne doit jamais être jugé seul. Un poème n'existe jamais seul.
     Cette lettre est la plus importante de toutes les lettres que tu aies jamais reçues.

Love

Jack. »


Lettre de Jack Spicer extraite de la préface à son Billy The Kid, éditions L'Odeur du temps, 2005, dans une traduction de Joseph Guglielmi accompagnée du texte original (+ disponible depuis peu, l'intégralité des livres de Spicer : C'est mon vocabulaire qui m'a fait ça, trad. Eric Suchère, Ed. Le bleu du ciel. Quelques extraits ici).

++
- Présentation de Billy the Kid, par Guillaume Fayard
- Autres extraits de la préface
- Extraits du texte (en pages 17 - 18 - 19 du pdf)
- Les livres de Jack Spicer - C'est mon vocabulaire qui m'a fait ça, présentation chez Sitaudis
- Lecture de Billy the kid sur Ubu (mp3)
- Lectures à Vancouver sur Pennsound
- Page sur Spicer et extraits

Vendredi 4 mars 2005

Henri Calet aurait eu 101 ans hier s'il n'était mort il y a 49 ans environ, le 14 juillet.

"   12 mai : (...)

     Le matin : couché, propre, comme un enfant bien sage.
     Entouré de fleurs, de bonbons.

     On vit très bien sans avenir.

     Le vin est tiré, il faut le boire, il est bu.

16 mai : (...)

     Rêve : Fin de fête dehors.
     Le fils de Kafka, costumé, tient une double tête, masquée, au bout d'un fil. Je lève le masque.

(...)

     Cependant les feuilles poussent... De ma fenêtre, je vois les jeunes oiseaux.
     Mon herbier : les opiacées, les barbituriques, les stupéfiants, les somnifères...

     Mort de Paul Gadenne - ai pensé à lui.

     Ma tête est parfois une chambre à coucher ou un bordel. Rêves lubriques : jeunes femmes folles ; avec l'une d'elles... Avant (sans douleur) très amusant : en prison avec des pédérastes (Jean Genêt).
     Brantôme : « se garçonner » : s'adoniser - garçonnement (substantif) ; lesbiennes : friquer, s'entrefrotter.

     Rêve absurde : Moi : Hitler ou Guillaume II.

28 mai :

     Bonne nuit, sans piqûre.
     Je peux me lever.

31 mai :

     Bain.
     C'est merveilleux d'être debout, habillé, dans la glace.
     Pantalons devenus trop étroits - vers l'obésité.
     Je rêve moins.
     Le rossignol est parti.
     Mes cheveux ont blanchi.
     Je ressemble à mon ombre.

3 juin : (...)

     Après « la » cigarette de 4 heures, la journée est finie - le bouquet.

     Je suis un marmiteux (Brantôme).

     Une vie de plain-pied.
     L'ennui dépassé, je ne m'ennuie même plus.

     Je prends du « Glutaminol » (mon intelligence).
     Glutaminol, son prospectus : « ... capable de restaurer une intelligence passagèrement obnubilée par la fatigue, le surmenage scolaire, le marasme idéatif de l'âge critique, l'artériosclérose. »
     A partir de maintenant, ce n'est plus que du rafistolage.

6 juillet : Nice

     Tarte à la crème, café : suicide.
     Le petit port de Nice, animation.
     « Sampiero Corso »... en Italie ?
     Je ne désire plus rien... Me rappelle d'autres ports, d'autres escales. Quand je voyageais, l'aventure, la nostalgie, la curiosité. Aujourd'hui, je suce des pastilles.   "

Henri Calet, Peau d'ours (Notes pour un roman - inachevé, ça va sans dire - Ed. Gallimard, 1958).
Mardi 25 janvier 2005

"   Les Allemands disent Leipogram ou Lipogram, les Espagnols Lipogramacia ou Lipograma, les Anglais Lipogram ou parfois, Letter-dropping. Ceci, bien entendu, quand ils le disent, car, la plupart du temps, ils ne le disent pas.
   Absent chez Furetière et dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie (1694), le mot apparaît dans le Dictionnaire de Trévoux (1704). L'Académie l'admet en 1792, puis le supprime en 1878.
   Le Robert (qui, soit dit en passant, donne (T.3, p. 436 ou, dans l'abrégé, p. 822) une définition fausse du haïkaï) ignore le mot. Le Dictionnaire de poétique et de rhétorique d'Henri Morier également.
   Cette ignorance lexicographique s'accompagne d'une méconnaissance critique aussi tenace que méprisante. Uniquement préoccupée des ses grandes majuscules (l'Oeuvre, le Style, l'Inspiration, la Vision du Monde, les Options fondamentales, le Génie, la Création, etc.), l'histoire littéraire semble délibérément ignorer l'écriture comme pratique, comme travail, comme jeu. Les artifices systématiques, les maniérismes formels (ce qui, en dernière analyse, constitue Rabelais, Sterne, Roussel...) sont relégués dans ces registres d'asiles de fous littéraires que sont les "Curiosités" : "Bibliothèque amusante...", "Trésors des singularités...", "Amusements philologiques...", "Frivolités littéraires...", compilations d'une érudition maniaque où les "exploits" rhétoriques sont décrits avec une complaisance suspecte, une surenchère inutile et une ignorance crétine. Les contraintes y sont traitées comme des aberrations, des monstruosités pathologiques du langage et de l'écriture ; les oeuvres qu'elles suscitent n'ont pas le droit au statut d'oeuvre : enfermées, une fois pour toutes et sans appel, et souvent par leurs auteurs eux-mêmes, dans leur prouesse et leur habileté, elles demeurent des monstres para-littéraires justiciables seulement d'une symptomatologie dont l'énumération et le classement ordonnent un dictionnaire de la folie littéraire.
   Sans vouloir partager entre ce qui, dans l'écriture, est fou et ne l'est pas (la platitude est-elle une forme de sagesse ?), l'on pourrait au moins se rappeler que les maniérismes formels ont existé de tous temps et pas seulement, comme on feint de le croire, aux époques dites de décadence, ont parcouru toute la littérature occidentale (nous ne nous occuperons pas des autres ici), ont marqué tous les genres.   "

Georges Perec, Histoire du lipogramme (in Oulipo, la littérature potentielle, ed. Gallimard Idées, 1973, pages 79-80)

par cel cel publié dans : Lectures
Lundi 24 janvier 2005

Pour exemple, à l'attention d'Arte dont le gommage-de-tout-ce-qui-dépassait employé dernièrement dans un texte m'a rappelé cette contrainte oulipienne.

["   C'est un lipogramme d'un genre particulier. Dans sa cellule, le prisonnier ne dispose que d'un papier minuscule. Pour gagner de la place, il composera son message en évitant toutes les lettres à hampe ou jambage. Les seules lettres autorisées sont donc : a, c, e, i, m, n, o, r, s, u, v, w, x, z.   "
(in Oulipo, Maudits, ed. Mille et une nuits et Oulipo, 2003, page 117)


"   s'exercer : une vie

né, née, en mère révérée, vénérée, exécrée (sevré(e))

errer en mers, en nénés, vers ré
          vers nevers, rennes, sens, sèvres, vence,
          en wessex
          errer, errer ! : ceré, cernences, cernex, cers,
          cessé, cré, cressé, erce, ernée, ernes err, erre,
          esnes, esse, esse, esvres, eve, excenevex,
          exmes, eze, mece, mée, mées, mens, mer,
          méré, méré, messe, meze, néré, ners, nevez,
          rene, rénévé, revens, rézé, sées, seez, sem,
          semens, séné, séré, serre, serres, serres,
          serres, sers, sers, vénéré, venes, vennes, ver,
          verne, vers, vers, vers, verée, vesc, vez, vezée

verser, renverser, ces verres, ces crêmes, ces
          essences, ce xérès

énerver ce sexe, ces nénés

recencer ses rêves, ses excès

cerner, serrer, révèler en scènes ce sens sévère

semer en encres ses vers ; créer, recréer même

sec, cesser

se réserver, zen

crever   "
(in Oulipo, Maudits, ed. Mille et une nuits et Oulipo, 2003, pages 54-55)]

un ou onze ?
ceux (à créer ces vers-cis)
inconnus à moi,
ce(s) un ou onze nom(s)
rien, non
          zac rouvau ou zeorzes rerec ?
          ou vrançois e nionnais ? 
          ou ervé ze cennier ou marcev renamou ?
          ou ramon xeneauneau. va savoir !
un ounimien sème, ne révèL(!)e rien !

mais énorme comme réussis, ces vers
à ce succès, nécessaires au moins six mains, suis sûre !

par cel cel publié dans : Lectures
Mercredi 29 décembre 2004

[ catégorie : lectures ]



De la lecture du dernier livre de Philippe Vasset, Carte muette (Fayard), indiquée et conseillée à plusieurs reprises - merci Bartlebooth et Berlol -, je n'aurais que de bonnes choses à dire mais je ne pense pas m'y étendre, ayant projeté aujourd'hui (aujourd'hui est déjà bien avancé) de terminer une note commencée voilà dix jours sur Auguste Herbin, de régler les lumières et chromies des photos de l'itinéraire-étalon, pourquoi pas de faire un étant donné ou un zéro battant ainsi que, dans la foulée, m'occuper des dernières images de fenêtres prises hier soir sur les boulevards proches de chez moi. Il n'y a à peine quelques jours que j'ai débuté cette série et le hasard - décidémment toujours objectif dans mon cas -  me fait, dans le Vasset, noter un passage dont la proximité de ce qu'il évoque et de mon projet ne peut que m'encourager (la proximité du nom de Perec, également)

"   igor@truck.net et luc@igc.fr semblent, comme nous, préférer au confort du cadastre, à la ville familière comme sa propre odeur, l'inhabitable, "l'hostile, le gris, l'anonyme, le laid" (Georges Perec, Espèces d'espaces).

Et aussi le transparent, le surveillé, le contrôlé, les judas, les caméras, le digicodes et les larges baies vitrées équarquillées, la nuit, sur l'intérieur des appartements.   "

Il est difficile de rendre sur une si courte citation les changements de typographie qui font corps dans le récit avec l'alternance des modes de narration. Il m'est difficile de parler rapidement du livre de Vasset, sauf à simplement le conseiller. Et donner de manière découpée quelques petites impressions de la richesse que laisse cette lecture. Je vais plutôt arrêter là de patauger, on en parle ici, ailleurs également, pour plus il n'y a qu'à chercher, et il y a surtout à le lire. 
J'ai ouvert hier soir (et jusqu'à sa moitié) Exemplaire de démonstration, du même auteur, où je retrouve avec curiosité et plaisir la géo(logico)poésie du langage de Vasset.

par céline cel publié dans : Lectures
Jeudi 23 décembre 2004

[ catégorie : lectures ]

Bord (pas de š ), etc. :
"   HÄTILA RAGULPR PÅ FÅTSKLIABEN (1), Manifeste pour une poésie concrète


      « Il y a quelques temps, j'ai invité une centaine de chiens à participer chez moi à un cours de poésie lyrique de quinze jours ; depuis je me suis mis à écrire Bord (ord - bokstäver) (2). »

      « Remplacer la psychologie de l'homme... par l'obsession lyrique de la matière. » (Manifeste de littérature futuriste, 1912.)


     
Point de départ
      La mode littéraire du printemps 1953 a été dictée par Sigtuna. On a supprimé l'accentuation psychanalytique de la poitrine et des hanches, descendu les ourlets et remonté les décolletés. La vogue cette année est à l'imagination : des volants et des papillons dans les cheveux (...)

      On parlait à Sigtuna de l'analyse structurelle de la nouvelle critique. Mais personne ne fit le rapprochement entre l'exigence de se libérer des préoccupations psychologiques et celle de s'intéresser à la structure poétique.(...)

Le sujet d'un drame peut tout aussi bien être le poète ou le type dictatorial du moment, résider dans le fait que l'on décide qu'un certain son ne pourra jamais être pris comme point de départ pour une oeuvre en prose aussi bien que des données psychanalytiques. Je décris certains êtres : Bobb, Torsten, Sten, Minna, Pi ; ils le sont sans le moindre intérêt pour eux en tant qu'êtres humains. La littérature ne devient pas inhumaine pour autant. (...)


(1) NdT : termes apparemment conformes à la composition courante des mots suédois (nombre de syllabes, suite des consonnes et des voyelles, etc.), mais sans signification.

(2) NdT : BORD est le nom de l'un des deux recueils de poèmes composés par Fahlström. Le mot "bord" signifie" en suédois "table". - Fahlström l'a choisi comme titre, d'une part, du fait de sa vraie signification ("... objet librement mais solidement taillé, anguleux, dur, utile et mobile..."), mais aussi et surtout par le sens qu'il attribue lui-même à ce mot en le décomposant : la lettre B qui traduit les deux mots suédois " bokstäver " = lettres et " betydelse " = signification, d'un côté ; et, de l'autre, les trois lettres O R D, qui sont en suédois un mot complet qui signifie paroles. "


Öyvind Fahlström
, hätila ragulpr på fåtskliaben [Odyssé (Stockholm), vol. 1, n° 2-3, 1954 - in Essais choisis (ed. Les Presses du réel, 2002, p. 29-30-31, traduction G.d.R.)]

par céline cel publié dans : Lectures
Lundi 20 décembre 2004

[ catégorie : lectures ]

"   Une façon de favoriser l'inhabituel est de créer une restriction. Ainsi les séries de Rauschenberg : il a fait une image et qui parle vraiment pour chacun des trente-quatre chants de l'enfer de Dante (une de ses plus grandes oeuvres...). Il a fait quatre combine-paintings avec exactement la même quantité et le même genre de peintures et autres matériaux, mais différemment répartis. Dans Factum I et II, il a en outre réparti les éléments différemment. Cette année, il a réalisé une série de combines avec dans chacune une pendule : il a consacré à chacune un nombre d'heures décidé par avance. (...) L'oeuvre d'art doit croître de manière capricieuse, surprendre dans un certain sens l'artiste lui-même.   "

"En gata full av presenter", Konstrevy Stockholm), vol. 37, n°5-6, 1961
in Öyvind Fahlström, Essais choisis, ed. Les presses du réel, 2002
(article Rauschenberg, p. 81-82)

"   Le matériau et les moyens
   Que donnera le nouveau matériau ? Il peut être mélangé n'importe comment et se trouvera ensuite "toujours aussi inattaquable qu'un point de vue concret".
   C'est ce que l'on peut toujours prétendre au début. Mais le fait que les critères d'appréciation des nouveaux moyens d'expression n'aient pas encore été élaborés, ne doit pas nous empêcher d'user de ces moyens si nous souhaitons que les critères se précisent un jour.
   Un procédé serait d'enfreindre le plus souvent possible la loi de la moindre résistence. Ce n'est pas une garantie de réussite, mais c'est une façon de ne pas piétiner sur place. Exploiter les systèmes aussi bien que les automatismes, en combinaison, mais uniquement comme auxiliaires. Ne pas nourrir  l'ambition d'atteindre la poésie "la plus pure" ; ce n'est même plus là la foi des surréalistes. Et ne disons pas de mal des systèmes dès lors qu'on les choisit soi-même et ne se conforme pas uniquement aux conventions. La question n'est pas de savoir si le système est en lui-même l'Unique Vrai. Il le devient parce qu'on l'a choisi et qu'il donne un bon résultat.
(...) [p.31-32]

   Il nous faut seulement nous arracher au goût de malaxer du neuf, toujours du neuf ; ne pas laisser derrière soi, pour chaque pas en avant dans l'oeuvre, un ramassis de propositions : mais s'accrocher aux motifs, les laisser se répéter, former des rythmes. (...) [p.34]

   Chercher constamment à transformer le matériau, ne pas être transformé par lui. Le principe concret fondamental, la plus belle illustration est peut-être donnée par l'expérience clé de Pierre Schaeffer au cours de sa recherche d'une musique concrète : il avait sur une bande magnétique quelques secondes du bruit d'une locomotive mais ne voulait pas se contenter de juxtaposer simplement ce bruit à un autre, même si la juxtaposition en elle-même était inhabituelle. Au lieu de cela, il découpa un court fragment du bruit de la locomotive et répéta ce fragment avec une tonalité légèrement modifiée, puis il revint au premier bruit, au second, etc., de façon à réaliser une alternance. Ce ne fut qu'alors qu'il y eut création. L'intervention sur le matériau lui-même, divisé, sur les éléments, qui n'étaient pas neufs, formèrent alors un contexte nouveau : une matière, et vraiment nouvelle. [p.38]  "

"HÄtila ragulpr på fåtskliaben", Odyssé (Stockholm), vol. 1, n° 2-3, 1954
in Öyvind Fahlström, Essais choisis, ed. Les presses du réel, 2002
(article Manifeste pour une poésie concrète)

Recueil d'articles critiques et de notes de travail de Fahlström, d'un intérêt qui va maintenant pour moi au delà de la simple (quoique forte) connivence ressentie en découvrant son travail il y a environ 2 ans (une salle est consacrée à ses oeuvres plastiques au Centre Pompidou). Son intérêt pour la contrainte de travail (qu'il nomme restriction) me laisse penser qu'il était sympathisant de l'OuLiPo par anticipation, son regard à la fois pointu, enthousiaste et méfiant sur les avant-gardes de son temps fait de lui un témoin surprenant, mêlé à l'action par son engagement dans sa propre création et ses affinités (Rauschenberg, Cage...) et capable dans le même temps d'une réflexion critique "distanciée". Ses réalisations mêlant les médiums vont dans ce même sens, révélatrices de ces curiosité et esprit de recherche déchaînés. Son exigence aussi (celle qu'il s'impose autant que celle qu'on perçoit vis à vis des oeuvres qu'il aborde), présente dans tous ces contextes, n'est pas pour me déplaire.
Site consacré à Öyvind Fahlström (en anglais)

par céline cel publié dans : Lectures
Dimanche 19 décembre 2004

[ catégorie : lectures ]

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Nostalgie incontinente

      Si je n'ai rencontré la "réminiscence" qu'occasionnellement dans le contexte de l'épilepsie ou de la migraine, je l'ai en revanche couramment rencontrée chez mes patients postencéphalitiques excités par la L-DOPA - à tel point que j'ai appelé la L-DOPA "une étrange machine individuelle à remonter le temps". Cela prit une tournure si dramatique chez l'une de mes patientes que je fis d'elle le sujet d'une "lettre à l'éditeur" publié dans Lancet en juillet 1970 et reproduite ci-dessous. Je pensais alors à la "réminiscence" au sens strict, jacksonien, d'afflux convulsif de souvenirs d'un passé lointain. Par la suite, lorsque j'en vins à écrire l'histoire de cette patiente (Rose R.) dans Cinquante ans de sommeil, je pensais moins à la "réminiscence" qu'à un "stoppage" ("Est-elle jamais sortie de l'année 1926 ?" écrivis-je alors) - et ce sont les termes dans lesquels Harold Pinter décrit "Deborah" dans Une sorte d'Alaska. (...)  "
Oliver Sacks, L'Homme qui prenait sa femme pour un chapeau (Seuil Points Essais, 1988. P. 195)



Why didn't sneeze RRose R. Selavy ? (and esquimaux in Alaska, même)
Une étrange machine individuelle peut-elle être célibataire ?

En 1926 Marcel Duchamp exposait pour la première fois son Grand verre (La Mariée mise à nu par ses célibataires, même), et tournait Anemic Cinéma, court film utilisant ses Rotoreliefs (cliquez sur la figure 2). Tiens, j'ai une réminiscence du film de Woody Allen Alice, où il est fait usage d'un rotorelief dans la pratique de l'hypnose - un regard prolongé sur cet objet le convertirait-il en une étrange machine individuelle à remonter le temps, faisant surgir un afflux convulsif de souvenirs d'un passé lointain ("de 1926, s'il vous plaît, docteur Yang, afin que je réétalonne mon stoppage") ?


Le livre d'Oliver Sacks, vulgarisation pointue et humaine, dans la lignée des récits de Freud par exemple, est fascinant dans les rapports au réel (et sa perception troublée par des défaillances neurologiques) qu'il expose.
Pour vous égarer dans Duchamp, il faut farfouiller sur tout-fait.com
par céline cel publié dans : Lectures
 

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