Des nouvelles (ab), un bond (c)
a)
Ma fille, qui comme beaucoup d'enfants de quatre ans a une production de dessins imposante, a maintenant son blog pour les ranger (avec mes mains pour taper sous la dictée les histoires qu'elle ne manque pas d'y associer) et les montrer à ceux que ça tente.
b)
Le film pour l'itinéraire étalon avance sans avancer, les captures de vidéos enfin terminées, le tri encore à faire avant d'attaquer le montage.
c)
Hier, François Jullien, invité des Matins de France Culture, émission au cour de laquelle sonne parfois l'heure de mon lever, évoquait la "pensée chinoise". Au moment où j'émergeais, c'était son "pouvoir de transformation" qu'il précisait : l'idée de ne pas faire coupure, une "transformation continue, ou comme on dit en Chine, la transformation silencieuse"
[François Jullien - Je pense qu'il y a une transformation silencieuse qui est à l'oeuvre, qui crée ce potentiel chinois qui va croissant, et la chine en 76 était au bord d'un gouffre plus grand encore que l'URSS, n'est-ce pas, en terme d'écart, en terme de tension sociale etc.
Je pense que l'activité régulatrice pour prendre un terme chinois essentiel, a été telle qu'elle a permis, avec des à-coups que nous avons souvent pris comme des évènements très saillants, mais qui entraient dans une logique progressive, n'est-ce pas, de disons "lâcher serrer" successivement, de façon à ce que de l'ordre se maintienne, et je crois que le grand mot de la pensée chinoise dans le domaine du politique c'est - depuis la Chine la plus ancienne - c'est ordre et désordre. Et je crois que la grande question aujourd'hui en Chine c'est de garder l'ordre pour faire prospérer les affaires.
Nicolas Demorand - François Jullien il y a une inquiétude, moi j'ai éprouvé une inquiétude en lisant votre livre* : quand on lit dans la presse l'idée de l'émergence l'empire du milieu une économie chinoise extrêmement puissante perspectives de développement, de croissance, un potentiel démographique... On peut dire que c'est des clichés, et refuser de les examiner. Il y a une - sur le plan théorique aussi, et c'est là qu'il y a mon inquiétude - une puissance, une fécondité théorique - à vous lire - dans cette partie là du monde, qui semblerait être un souvenir, peut-être, pour nous en tout cas les travaux de philosophie notamment qu'on peut lire aujourd'hui, ne semblent pas portés par cette même dynamique... Or j'ai l'impression théoriquement aussi que la Chine est extrêmement forte.
François Jullien - Certainement elle est forte, parce qu'elle a des cohérences qui sont fortes. Cohérence de la transformation, de la régulation, je crois qu'il y a là des effets de pensée qui sont essentiels.
Cela dit je ne voudrais pas du tout sous-estimer - et la Chine me fait au contraire l'éprouver encore plus - ce qu'ont été les grandes poussées théoriques de l'Occident : le choix de la vérité, ou le choix de la modélisation, par exemple, je pense que l'Europe a dû toute une part de son essor à la modélisation théorique, à la mathématisation. Je n'ai vu aucun penseur chinois s'intéresser aux mathématiques.
Il y a des mathématiques chinoises bien sur (...) mais l'idée, et qui n'a cessé de hanter la philosophie : les mathématiques comme modèle du modèle, avec ce que cela impliquait dans la conception de la vérité...
bon, je crois que, au fond, on voit mieux apparaître les aventures diverses de l'esprit, encore une fois d'un esprit commun, hein, j'insiste, que lon se rassure, je ne vais pas faire du culturalisme, mais je crois qu'il y a effectivement une fécondité de la pensée chinoise.
La grande difficulté aujourd'hui pour elle c'est de s'exprimer en termes européens. Parce qu'elle n'a pas le choix. La rencontre des missions a ébranlé la Chine, par contre quand l'Europe revient avec - je dirais - des canons, au cours du 19ème siècle - la guerre de l'opium, ... , les concessions - la chine se réveille parce quelle avait déjà été conquise par les Mongols, par les Mandchous etc., mais là elle est conquise par une culture, elle va être conquise par la science, par la science classique qui s'est faite à base de modélisation, à base de mathématisation - que la Chine n'a pas connue. Donc là il y a un trauma chinois essentiel, qui fait que la Chine va emprunter du modèle la science, et aussi du politique (...)
Et je crois que la difficulté pour elle c'est que maintenant elle est passée sous les concepts européens - Chine, Japon
même histoire, si vous voulez - et donc la difficulté qu'elle a aujourd'hui c'est de réexprimer ses cohérences implicites, qui faisaient le fond de la culture lettrée, dans des concepts qui sont des concepts venus du dehors - et qui doivent être réfléchis sinon la pensée chinoise paraîtrait toujours un peu la lune par rapport au soleil - si vous voulez - parce que dès lors que c'est à travers des concepts européens qu'elle s'exprime, quelque part elle est coupée de son enracinement thématique. Mais je crois qu'il y a effectivement euh euh disons
Nicolas Demorand - Mais je pense qu'ils pensent mieux - à vous lire en tout cas - l'inscription de l'homme dans le monde qui est quand même un grand problème qui nous concerne tous [petit rire] c'est bête de le dire et naïf de le dire de cette manière là mais cette inscription est mieux pensée
François Jullien - Ben, sans doute parce que la phi...
Nicolas Demorand - De manière plus riche, plus complète
François Jullien - Oui, la philosophie européenne si vous voulez a été de plus en plus [dépendante de l'idée] du sujet, du "moi sujet" - et donc forcément a développé une rupture avec le monde. Ce qui me parait caractéristique dans la pensée chinoise, c'est qu'au départ n'est pas le "moi sujet" mais la situation. Et donc... implication intégration... ça ne va pas être clair c'est à dire que le fait que... Au fond qu'est-ce que nous recommande la pensée chinoise : c'est d'être "en phase" - avec les processus. Donc dans cette disponibilité, cette ouverture "respiratoire" avec le monde, et effectivement toute une part du drame - disons tissé par la pensée européenne dans ce rapport d'affrontement au monde - se trouve comme suspendu quand on passe en Chine. Par cette déprise justement (...) là je vois qu'il y a une force de la pensée dans cette inséparation du vital et du moral.]
La discussion s'est poursuivie quelques minutes, abordant la crainte d'un "épuisement de la philosophie occidentale" alors "qu'on n'en a jamais fini avec l'idéogramme"...
Si l'ensemble - malgré la remise sur le tapis systématique de pas mal de clichés et mon demi-éveil - était intéressant, j'avoue avoir presque bondi à l'expression de l'inquiétude de Nicolas Demorand : ce type, que je trouvais déjà peu supportable avec sa voix de présentateur de talk show télé, sa manie des coupures de paroles et sa bêtise [simulée (?) - à croire qu'il juge les auditeurs incapables de suivre la réflexion de ses invités, et donc nécessaire de l'amoindrir sous prétexte de leur mâcher], le voilà atteignant un sommet : inquiet à l'idée qu'une autre culture que la sienne puisse être féconde. Sidérant, à deux doigts du péril jaune. François Jullien évoque plus loin le "rapport d'affrontement au monde" qu'il associe à la pensée occidentale - et tape en plein dans le mille...
*François Jullien, Nourrir sa vie à l'écart du bonheur (Seuil, 2005)